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Leçon systémique d’une nuit en contexte hostile

  • damiendiagonales
  • 17 déc. 2025
  • 4 min de lecture

Le vendredi 21 novembre, un train me ramenait vers Nantes. Pendant de longues heures, un accident sur la voie a immobilisé notre TGV, si bien que nous n’avons atteint Paris qu’à 2h30 du matin. La SNCF me proposa un hôtel avec un taxi pour m’y conduire, ce qui fut effectivement organisé. À mon arrivée devant l’établissement, trois jeunes hommes se tenaient devant la porte. Ils se rapprochèrent discrètement lorsque j’appuya sur l’interphone. Une voix nasillarde et agacée me répondit qu’aucune chambre n’avait été réservées par la SNCF ; la personne à l’accueil refusa obstinément de m’ouvrir la porte. Nous étions tous les quatre dans la même situation : naufragés de la nuit !


Dans cette nuit glaciale, dans les rues désertiques et sombres proche d’une gare, sans solution d’hébergement, quelque chose d’inattendu s’est produit : ce qui aurait pu n’être qu’un moment de peur et d’isolement, est devenu une véritable expérience systémique.


Le temps d’une nuit, nous avons constitué un système humain capable de produire de la sécurité subjective avec presque rien : quelques mots, des regards d’attention…


La dynamique des seuils et des bifurcations des systèmes complexes a pris tout son sens. Un seuil est une limite à partir de laquelle un système change de comportement. Avant le seuil, les tensions ou perturbations peuvent être absorbées ; après le seuil, elles provoquent une transformation. Une bifurcation est un point de bascule où le système peut évoluer vers différents chemins possibles. Ce n’est pas juste un changement graduel : c’est une réorientation.


Notre petit système improvisé aurait pu basculer différemment :

  • l’un d’entre nous aurait pu paniqué entrainant une contagion émotionnelle collective

  • l’un d’entre nous aurait pu tenter de forcer la porte

  • le groupe aurait pu se fragmenter, chacun tentant sa chance de son côté


Mais ici il y eut une bifurcation positive, où le hasard et les interactions ont construit une trajectoire stable orientée par l’entraide.


Le froid, la fatigue et le sentiment d’abandon ont joué le rôle de contraintes communes, poussant nos comportements à s’ajuster les uns aux autres. Un phénomène d’homéostasie sociale a émergé. Pour conserver un minimum de stabilité émotionnelle, chacun a ajusté son comportement pour maintenir la cohésion. Nous ne nous sommes pas présentés ; nous avons simplement commencé à parler avec une forme de retenue instinctive. Nous avons limité les aspérités de nos propos, selon l’expression de Philippe Lorino, par un mécanisme de « couplage souple ». La coopération se produit non par alignement parfait des personnes mais par la capacité à s’ajuster finement à l’autre, à maintenir une distance juste. Nous avons spontanément évité les sujets susceptibles de créer des dissensions, cherchant plutôt ce qui pouvait favoriser la coopération. À mesure que nous échangions, une unité s’est constituée, fragile, éphémère mais étonnamment efficace. Peu à peu, la peur individuelle s’est dissoute dans la relation, comme si la proximité humaine régulait nos émotions mieux que n’importe quel discours rassurant. Un système éphémère mais opérationnel, fut capable de produire de la sérénité individuelle et des microdécisions communes.


Le Tout est devenu plus que la somme des parties. Ce qui émergeait alors n’était pas une addition de vulnérabilités mais une amplification discrète du courage, de la chaleur et de la stabilité. Le groupe produit quelque chose qui n’existait dans aucun individu isolé. Ces qualités étaient bien des propriétés émergentes résultant de notre relation.


Ce groupe improvisé fonctionnait comme un petit système auto-organisé : le pouvoir exécutif n’était pas concentré entre les mains d’une seule personne . Il circulait en fonction des propositions formulées et de l’accord du collectif. Cette modalité empêchait toute escalade, qu’elle soit symétrique ou complémentaire. Quelques règles explicites et implicites émergèrent : « il ne faut pas s’arrêter de marcher pour ne pas se refroidir », « pour trouver un éventuel refuge, aucune solution ne doit être écarté » et surtout « il ne faut pas abandonner l’un d’entre nous ». Un pôle mythique émergeait alors autour des valeurs de solidarité et de créativité.


Naufragé de la route, notre navigation s’est construite à partir d’incertitude et des ressources présentes dans une logique d’effectuation : nous avons agi avec les moyens disponibles, plutôt que de chercher la solution idéale qui n’existe pas. Nous avons fait preuve de créativité : trouver une laverie automatique ouverte, se rendre à un commissariat de police, aller dans une boite de nuit… avant de renoncer et de maintenir notre déambulation nocturne. Ce pragmatisme collectif a orienté la trajectoire du groupe vers une forme de résilience provisoire.


Cette expérience met en lumière plusieurs clefs systémique utiles aux thérapies familiales et conjugales.


  1. L’auto-organisation comme ressource régulatrice.


Le groupe improvisé a constitué un micro-système capable de réguler les affects. De la même façon, les familles peuvent mobiliser leurs ressources relationnelles pour gérer les tensions.


  1. L’émergence de stratégies "écologiques".


Les comportements fonctionnels observés sont nés spontanément de l’interaction. En thérapie, les familles et des couples ont la capacité de faire émerger des stratégies pertinentes sans intervention directive. Le rôle du thérapeute consiste à repérer, soutenir et renforcer ces dynamiques plutôt qu’à imposer une solution exogène.


  1. Le couplage souple comme mécanisme de régulation.


Les ajustements réciproques réalisés pour maintenir la coopération montrent l’importance d’une flexibilité relationnelle. Dans les systèmes familiaux, ce couplage souple constitue un facteur essentiel de préservation de la cohésion. La reconnaissance mutuelle favorise l’émergence d’une résilience collective, même lorsque les solutions optimales demeurent encore hors de portée.


  1. L’intérêt d’une lecture sur les processus systémiques en œuvre.


Même en situation de stress des forces émergent des relations permettant la formation d’une structure, d’un fonctionnement, d’une appartenance et des mécanismes d’évolution. Pour les praticiens, cette lecture relationnelle fournit un cadre d’analyse utile pour fonder son intervention sur des hypothèses structurale, fonctionnelle contextuelle ou existentielle.


Au petit jour, lorsque la gare Montparnasse a ouvert ses portes et que nous avons pu enfin nous y réfugier pour échapper au vent, le système s’est doucement défait. Sans cérémonie, chacun est redevenu un individu poursuivant son propre voyage. Mais ce qui avait existé pendant quelques heures - cette communauté instantanée née de la contrainte, du froid et d’un refus d’hôtel - révèle quelque chose de profond : dans les situations complexes, l’être humain a une capacité étonnante à produire du lien, de la coopération et du sens, même dans les contextes les plus improbables.

 
 
CONTACT
Damien LÉGÈRE

Psychologue clinicien

Thérapeute familial et conjugal

Intervenant systémique

Formateur et superviseur

44000 Nantes

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